La légende

Avec l’aimable autorisation de Mr Georges Bardout (Grauves, l’histoire et la légende d’un village oublié).

 

Il y de cela longtemps, très longtemps, au temps où les villages vivaient en paix et heureux. En ce temps là les habitants du petit village de Cuis faisaient paître leurs troupeaux sur le pâtis au-delà du château fort de Favresse. A chaque fois qu’ils atteignaient le bord du plateau, vers le midi, ils découvraient une grande vallée, et cette vallée était couverte d’un tapis serré de ronces et de buissons pleins d’épines. Toutes ces plantes poussaient follement et d’une façon si dense qu’on ne voyait jamais la terre qui les portait. Un jour, Guyot, leur bon seigneur, leur dit : « Allez donc faire paître vos chèvres, vos moutons, dans cette vallée si proche. Les animaux n’auront pas peur des ronces, et même, ils s’en nourriront, ils vous aideront à nettoyer et défricher cette vallée si inhospitalière.» Un peu sceptiques, les plus hardis emmenèrent quelques chèvres, pour voir si les épines de la vallée perdue leur conviendraient. Le propre d’une chèvre est de dévorer tout ce qui peut être mangé autour d’elle. Les ronces, les épines, leur convinrent si bien qu’elles en redemandèrent le lendemain.

Dés lors, ce fut une vraie ruée vers les pentes, parfois abruptes, qui menaient au gigantesque roncier. Et les chèvres de brouter, et les moutons de nettoyer les herbes dures. De jour en jour, les habitants de Cuis voyaient grossir leurs troupeaux et ils en tiraient un lait plus riche et plus abondant.

Pourtant, un matin, à force de dévorer les tiges et les feuilles, les chèvres finirent par éclaircir le roncier. Le pâtre, qui n’avait qu’à somnoler pendant que son troupeau cabriolait, fut surpris de ne plus entendre les bêlements joyeux. Il risqua un œil et, stupéfait, vit toutes les chèvres immobiles au bord des ronces et des églantines. N’osant seul s’aventurer, il appela des bûcherons qui écorçaient des troncs au bord du plateau et des faucheurs qui liaient des bottes de foin odorant et nouveau.

Tous s’assemblèrent et se penchèrent au dessus des buissons pour regarder ce qui fascinait le troupeau. On n’y voyait peu de chose, mais, écartant un peu les tiges barbelées, un vieux vigneron osa passer la tête entre les frondaisons. Il poussa un « Oh !» de stupeur. Inquiets, les autres lui demandèrent ce qu’il avait entrevu. Alors, se redressant, le doigt tendu vers le fond de la vallée, il répondit : « Y a un village, là-dessous ». Ces curieux de « Cuitats » venaient de découvrir Grauves. Comme ils se faufilèrent sous les épines pour visiter leur trouvaille, on les surnomma plus que les « musettes », c’est le nom que l’on attribue à la musaraigne, vous savez, cette petite, petite souris qui se glisse dans le moindre trou. Quand aux habitants de Grauves, bien cachés depuis si longtemps, avec des troupeaux de bovins bien nourris, biens gras, sous le roncier, ils devinrent les « Grauviots ». Non ! Je devrais dire : les « Gros viaux, ou les enfants de Belle vache ».